Cie Thalie
Mise en scène : Olivier Broda
Assistant à la mise en scène : Oscar Garcia Martin
Jeu: Annick Gambotti
Scénographie : Noëlle Ginefri
Lumière, son, video: Serge Levi
costume: Marianna Sycheva
Graphisme : Juliette Schack
Régie Adrien Laneau
Actrice mondialement célébrée, « La Magnani » est sans conteste la grande dame du cinéma italien d'après-guerre. Elle qui commença sa carrière artistique en chantant dans des cabarets et des night-clubs.
Elle sut imposer le respect voire la crainte chez ses metteurs en scène et partenaires et ses rôles de femmes plébéiennes, rudes et passionnées, font d'elle l'une des plus grandes actrices de son époque. L’impétuosité de son jeu et l'intensité de sa présence sur un écran surclassent toutes ses rivales.
Comédienne jusque dans la « vie », elle n'éparpillait sa force que pour mieux cacher une fragilité extrême et tenter de dissiper ses doutes. Superstitieuse et hypocondriaque, elle redoutait la mort par dessus tout et la maladie qui devait l'emporter fut un long chemin de croix, entamé avant même qu'elle ne lui soit découverte. Elle qui sera emportée par un cancer du pancréas.
Dans ce texte, elle parle.
Elle a toujours beaucoup parlé mais surtout avec les mots des autres. Elle a toujours voulu tout et tout de suite. Elle qui n’avait pas le temps de sa propre vie, voilà que son corps l’a rattrapée. Elle ressasse le passé au présent de la représentation. Elle convoque Fellini, Pasolini, Visconti, ses amis. Elle sait qu’il est trop tard mais elle ne s’y résigne pas car elle ne s’est jamais résignée.
Dans ce monologue touchant, Bernard Noël donne la parole à l’icône italienne qui se confie et se raconte, évoque son corps, l’emprise de la lumière et de l’ombre. Il lui fait « un pansement de mots » pour qu’elle puisse se distraire une dernière fois de la mort. Elle combat, chérit puis méprise son passé. Elle joue puis se met à nu. Elle raconte sa féminité parfois encombrante, parfois salutaire.
Dans une langue ample, l’auteur nous livre ici un texte plein de vie où rôde la mort, la maladie, la rage, la colère, le désir, la difficulté d’être multiple à l’instar d’un Pessoa. Mais ce qui était riche chez le poète portugais est ici pesant pour l’actrice italienne. Difficile d’être soi à force d’incarner d’autres...
Plutôt que de prétendre à des révélations sur la personnalité de l’actrice, La Langue d'Anna s'installe délibérément dans l'incertitude absolue où se trouve la narratrice quand à sa véritable identité. Convoquant ses "doubles" (Pessoa encore...) la comédienne conclut qu'elle n'aura sans doute été qu'une "machine" à rôles et sa tragédie se situait peut-être dans le fait qu’elle ne savait pas se glisser dans l'enveloppe d'une silhouette transparente... il fallait qu'on la voit.
Incapable de « s'aimer soi-même », Anna va donc choisir de vivre par procuration en prêtant sa voix à ce « je » qui n'existe que dans le jeu des comédiens.
L'écriture de Bernard Noël parle à la peau. Elle est organique. Écrites d'une seule coulée, ces pages ne livrent pas de secret, ne relèvent pas d'une quelconque biographie sur le destin et la vie de cette icône. Ce monologue ne produit paradoxalement son effet de réel qu'en fabriquant de toutes pièces les petits faits vrais qui parsèment une narration éclatée.
Pas question donc ici de chercher à interpréter ou représenter La Magnani. Elle est ici une figure féminine.
Il nous faudra faire entendre cette pensée en marche, la rendre concrète et organique. Labourer la langue pour creuser profond et tenter d’atteindre la vérité de l’âme.
Rendre palpables toutes les humeurs et les sécrétions décrites. Elle qui voulait qu’"on voie tout : les battements, les flux, les élans, les angoisses, et même les sucs, les humeurs, et comment ces sécrétions affectent les organes ou les excitent".
Dans ce texte explorant des zones intimes et secrètes, nous chercherons à faire poindre la lumière dans l’ombre et l’ombre dans la lumière.
Nous ne nous contenterons pas du réalisme qui souvent ne nous montre que l’apparence des choses sans en montrer la profondeur. Ne nous montrant que ce que l’on voit dans le miroir ; il nous faudra casser ce miroir et voir ce qu’il y a derrière.
Nous travaillerons cette langue comme une matière, comme de la glaise. La sculpter et envisager cette traversée comme une partition : du murmure au cri.
Un travail vidéo viendra accompagner notre voyage dans un espace symbolique et mental. Miroirs et doubles seront au cœur de notre scénographie.
Olivier Broda, avril 2016
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